Arrêt de travail plafonné à 31 jours : ce que ça change quand on est seul dans son atelier
Je suis tombé sur l'info un soir de la semaine dernière, entre deux gravures, en cherchant tout autre chose. Depuis le 1er septembre, un médecin ne peut plus, en principe, vous arrêter plus de 31 jours d'un coup. J'ai eu un petit pincement : j'ai eu ma part de galères de santé ces dernières années, et je sais exactement ce que ça fait de regarder son atelier éteint depuis son canapé. Alors j'ai lu le texte au lieu de lire les commentaires.
Le fait, sans le bruit
Le décret n° 2026-498 du 12 juin 2026, publié au Journal officiel le lendemain, s'applique aux arrêts prescrits à compter du 1er septembre 2026. Deux plafonds : 31 jours pour un arrêt initial, 62 jours pour une prolongation. Ça vise les médecins, les sages-femmes et les chirurgiens-dentistes, c'est-à-dire tous ceux qui ont le droit de vous signer un arrêt.
Et tout de suite l'exception qui change tout, celle que la moitié des articles de presse a oubliée : si c'est votre médecin traitant qui prescrit ou prolonge, les plafonds ne s'appliquent pas. Idem avec une sage-femme référente. La mesure cible en réalité les arrêts délivrés par un praticien que vous ne consultez pas d'habitude — téléconsultation express, médecin de garde, remplaçant croisé une fois. Le gouvernement veut ramener le suivi long chez celui qui connaît votre dossier.
Rien ne change pour un arrêt déjà en cours au 1er septembre. Le décret ne vaut que pour les prescriptions et prolongations établies à partir de cette date. Et un praticien peut dépasser les plafonds si votre état le justifie, à condition de le motiver. Ce n'est pas un couperet, c'est un garde-fou.
Pourquoi ça nous concerne moins qu'on croit — et plus qu'on croit
Moins qu'on croit, parce qu'un artisan qui tombe vraiment malade voit son médecin traitant. Le plafond ne le touchera pas. Plus qu'on croit, parce que beaucoup d'indépendants que je connais n'ont pas de médecin traitant déclaré, ou en ont un qu'ils n'ont pas vu depuis cinq ans, dans une commune où ils n'habitent plus. On ne va pas chez le docteur quand on est à son compte : on repousse, on prend un cachet, on retourne à la machine. Le jour où ça lâche pour de bon, on tombe sur qui on peut — et là, les 31 jours deviennent réels.
L'hiver où mon dos m'a lâché, je n'ai pas appelé de médecin pendant huit jours. Pas par courage : par arithmétique. J'avais trois commandes gravées à moitié et un marché le samedi. Quand j'ai fini par consulter, ce n'était plus un lumbago, c'était un truc qui a mis des semaines à se calmer. Le calcul que je croyais faire en ma faveur m'a coûté trois fois le temps que je voulais économiser.
Le vrai sujet : l'argent qui ne tombe pas
Parce que soyons honnêtes deux minutes. Le nombre de jours que le médecin écrit sur le papier, ce n'est pas ce qui nous réveille la nuit. Ce qui nous réveille, c'est ce qui rentre pendant ce temps-là.
Pour un artisan ou un commerçant affilié au régime général des indépendants, les indemnités journalières maladie supposent une affiliation d'au moins 12 mois, des cotisations à jour, et un revenu annuel moyen d'au moins 4 806 € en 2026. En dessous, c'est zéro. Ensuite vient un délai de carence de 3 jours : le versement démarre au 4e jour. Le montant se calcule sur le revenu annuel moyen divisé par 730, plafonné à 65,84 € brut par jour au 1er janvier 2026.
Traduisons. Un mois d'arrêt, au mieux, c'est de l'ordre de 1 900 € brut. Pendant ce mois, le loyer de l'atelier tombe, l'assurance tombe, le crédit de la machine tombe, l'abonnement au logiciel tombe, et l'électricité d'un local vide tombe aussi. Le plafond du décret encadre la durée de l'arrêt ; il n'encadre pas la durée pendant laquelle vos charges fixes continuent, elles, à tourner à plein régime.
Vérifiez deux choses ce mois-ci, ça prend vingt minutes : que vous avez bien un médecin traitant déclaré et à jour sur votre compte ameli, et que vos cotisations Urssaf ne traînent pas un impayé. Ces deux cases, personne ne les coche le jour où il est cloué au lit. Elles conditionnent pourtant la totalité du reste.
Mon avis, pour ce qu'il vaut
Sur le fond, l'idée de ramener les arrêts longs vers le médecin qui vous suit n'est pas absurde. Un arrêt de trois mois signé par quelqu'un qui vous a vu douze minutes en visio, ça ne rend service à personne, au patient encore moins qu'à la Sécu. Ce qui me gêne, c'est le contexte : on serre la vis sur la prescription au moment précis où les indépendants sont les plus mal couverts du système. Un salarié arrêté a souvent un maintien de salaire par sa convention collective ou sa prévoyance. Un artisan seul, lui, a 65,84 € par jour et un atelier qui ne produit plus.
La conclusion que j'en tire n'est pas politique, elle est pratique : notre vraie protection n'est pas dans ce décret, elle est dans une prévoyance individuelle correctement dimensionnée et dans une trésorerie capable d'absorber six semaines sans chiffre d'affaires. Deux sujets qu'on repousse tous, et qu'on regrette exactement une fois.
Posez sur une feuille le total de vos charges fixes mensuelles : loyer, assurances, crédits machine, abonnements, banque. Multipliez par 1,5. C'est le montant que vous devriez pouvoir sortir sans vendre quoi que ce soit. Si le chiffre vous fait peur, vous venez de trouver votre priorité de la rentrée.